Non, M. Lemaignen : les zones mixtes sur les trottoirs sont bien insensées !

Dans un article du 24 mai 2017 intitulé « 500.000 euros octroyés ce soir pour les itinéraires cyclables », La République du Centre évoque les crédits alloués par Orléans Métropole pour réaliser en tout 2,45 km de piste cyclable sur trois sites distincts (rue Pierre-et-Marie-Curie à Saint-Jean-de-Braye, route de Sandillon à Saint-Jean-le-Blanc et rue de Coûtes à Ingré). Le journaliste rapporte également les propos de Charles-Éric Lemaignen :

À chaque opération, on voit ce que l’on peut faire. Quand la voirie est suffisamment large, on crée une piste en site propre. Mais je préfère des bandes sur les trottoirs que rien d’autre. Les zones mixtes, ça a du sens !

Rappelons tout d’abord que prendre en compte les itinéraires cyclables lors de toute opération de rénovation de voirie est une obligation légale (depuis 1996 !)Celle-ci figure dans l’article L228-2 du Code de l’environnement :

A l’occasion des réalisations ou des rénovations des voies urbaines, à l’exception des autoroutes et voies rapides, doivent être mis au point des itinéraires cyclables pourvus d’aménagements sous forme de pistes, marquages au sol ou couloirs indépendants, en fonction des besoins et contraintes de la circulation.

L’aménagement de ces itinéraires cyclables doit tenir compte des orientations du plan de déplacements urbains, lorsqu’il existe.

« Zone mixte » ?

Le Cerema1 a publié en novembre 2016 un rapport d’étude intitulé Les trottoirs partagés piétons-cyclistes à l’étranger.  Pourquoi “à l’étranger” ? Parce que, précisent les auteurs dès l’introduction :

Il n’existe pas en France de statut réglementaire permettant aux piétons et aux cyclistes de circuler ensemble sur une même partie de la chaussée du type « trottoir », ceci sans restriction d’âge et d’allure au pas pour les cyclistes.

La « zone mixte » est donc une chimère réglementaire. En dehors des zones de rencontre et des aires piétonnes (dans lesquelles les cyclistes sont autorisés à circuler, article R431-9 du code de la route), il n’existe pas d’espace partagé piéton/cycliste2.

En plus d’encourager les cyclistes à le faire de manière générale – même là où c’est interdit – envoyer le cycliste sur le trottoir est contre-productif et peut se révéler dangereux :

  • L’allure d’un cycliste qui se déplace pour des raisons utilitaires (travail, courses etc.) est facilement 4 à 5 fois plus rapide que celle d’un piéton. Si les vélos sont interdits sur l’autoroute c’est bien pour la même raison : un différentiel de vitesse trop important. Au-delà de la gêne mutuelle, le risque de collision est bien réel.
  • Par ailleurs monter/descendre du trottoir sont autant de manœuvres délicates (bordures) et de difficultés supplémentaires pour s’intégrer dans le trafic (gestion des intersections et des carrefours).
  • Enfin, circuler sur le trottoir n’est pas confortable : présence régulière de « bateaux », de mobilier urbain etc.

En plus du conflit d’usage inévitable avec les piétons, il existe un risque de conflit avec les conducteurs d’engins motorisés qui sont confortés dans le sentiment que les vélos n’ont rien à faire sur la route alors que le vélo est tout autant véhicule qu’une voiture. Bref, un bien mauvais signal envoyé aux automobilistes qui devraient au contraire être encouragé(e)s par tous les moyens, et publiquement, à partager la rue/route.

Rappelons enfin que les piétons n’ont jamais trop de place pour circuler. Et qu’à cet égard, il y a aussi des progrès à faire, ne serait-ce que pour respecter les textes réglementaires sur la circulation des personnes à mobilité réduite.

Début de la rue du Fbg Bannier (vers le nord).
Début de la rue du Fbg Bannier (vers le sud).

Citons in extenso la conclusion de l’étude du Cerema mentionnée précédemment :

En France, lorsqu’une collectivité souhaite retirer le cycliste de la chaussée en raison d’un risque supposé mais que l’emprise disponible manque sur le trottoir pour aménager une piste cyclable, l’absence d’outil adapté au contexte du trottoir pousse les gestionnaires de voirie à utiliser des aménagements inadaptés (voie verte sur trottoir, aire piétonne sur trottoir, piste cyclable à hauteur de trottoir limitant le cheminement piéton à une largeur inférieure à 1,20 m), ou à créer de nouveaux aménagements qui n’ont aucun fondement réglementaire (voir page de garde).

Dans certains pays étrangers, l’aménagement de trottoirs partagés piétons – cyclistes vient répondre à ces besoins. Ceux-ci sont utilisés dans des contextes perçus comme potentiellement risqués (ponts, tunnels, trafic important, chaussée étroite combinée à des vitesses importantes…), lorsque l’emprise est insuffisante pour aménager un itinéraire dédié. Cette possibilité de cheminement partagé sur trottoir est utilisée en dernier recours, lorsque la création de bandes cyclables, de pistes cyclables, de chaussée à voie centrale banalisée ou encore de zones de circulation apaisée n’est pas techniquement envisageable.

C’est pourquoi, l’aménagement d’un trottoir partagé piétons – cyclistes sans séparation revêt toujours à l’étranger un caractère exceptionnel. La volonté est généralement de donner de la place au vélo aux dépens de la voiture lorsque cela est possible (place prise sur les espaces de stationnement ou de circulation), et non aux dépens de la circulation des piétons.

Faut-il quelque chose plutôt que rien ?

Parmi les dix principales revendications du collectif Vélorution Orléans – dont Charles-Éric Lemaignen a pris connaissance – figure le point suivant :

Sortir de l’association piétons/vélo, que ce soit dans la communication (cf. le site d’Orléans Métropole), ou dans les aménagements eux-mêmes : prohibition des pistes cyclables sur trottoir et des « espaces partagés » piéton / cycliste (en dehors des implantations d’aire piétonne ou de zone de rencontre).

Nous ne préférons donc pas « des bandes sur les trottoirs » plutôt « que rien d’autre ». Laissons les trottoirs aux piétons et les bandes cyclables sur la chaussée3.


Notes :

  1. Le centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema) est un établissement public à caractère administratif. Il constitue, au plan national et territorial, un centre de ressources et d’expertises techniques et scientifiques en appui aux services de l’État et des collectivités locales. Voilà ce qu’on peut apprendre rapidement sur Wikipédia.
  2. Pour être tout à fait exact, seul l’enfant de moins de huit ans peut circuler sur le trottoir en conservant l’allure du pas et en ne causant aucune gêne aux passants (article R412-34 du code de la route).
  3. Et quand une bande cyclable de largeur raisonnable existe, comme boulevard Guy-Marie Riobé, les autorités en viennent à l’interrompre… pour faire passer les cyclistes sur un bout de trottoir comme Jeanne l’a raconté sur son blog. D’où l’importance de s’interdire cette (mauvaise) habitude d’aménagement.

3 thoughts on “Non, M. Lemaignen : les zones mixtes sur les trottoirs sont bien insensées !”

  1. Bonjour

    je pratique le vélo journellement notamment sur les mails .
    la ville n’a semble t’il pas bien intégré votre message : En effet vient d’être aménagé en novembre 2017, une piste cyclable sur le trottoir le long de l’église St Paterne Bd de Verdun .
    Même si ce trottoir est large sur cet emplacement, elle est inconfortable et très ponctuelle. Personnellement je ne la prend jamais : elle est coupée a plusieurs reprises par des caniveaux de reprise des eaux de pluie des gouttières de St Paterne et se poursuit sur la chaussée sous la trémie Jeanne d’Arc donc hors trottoir .
    Il aurait été bien plus préférable de faire une bande cyclable officielle sur la voie de droite le long de St paterne (la chaussée a sur cette portion 4 voie de large , celle de droite étant très peu chargée ), la poursuivre sur le carrefour des 2 maisons jusqu’a la trémie et poser à chaque feu une balise de signalisation autorisant aux vélos le passage tout droit au feux. Une balise identique pourrait également être posée au feu de la sortie de la trémie Jeanne d’Arc.
    avez vous les moyens de faire suivre cette proposition.
    Merci d’avance

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